La spirale descendante du vocabulaire

Hier, un long billet de Florence Hinckel sur les l’adaptation face à la crise littéraire observée en France m’a interpelé. Surtout ce paragraphe :

L’autrice, comme moi-même, refuse cette adaptation. Ce n’est pas la première fois que je parle de vocabulaire soutenu dans le marché. J’en ai parlé de ma « théorie du Schtroumpf », et dans mon billet sur le thème de « résister » en lien avec le Salon du livre de l’Estrie.  Aujourd’hui, je m’inquiète des conséquences de ce « écrire plus facile », dont parle Florence Hinckel.

Voilà 20 ans que je fais des animations scolaires et que je côtoie des professeurs de primaire et de début secondaire. Le constat est le même partout : le vocabulaire des jeunes est en déclin. En exemple, une professeure de cinquième année m’a raconté qu’elle ne pouvait plus mettre la consigne « Relevez les erreurs » dans un examen et devait remplacer le verbe par « Trouvez » pour que ses élèves comprennent.

Le coupable est tout trouvé : à cause des écrans, les enfants lisent moins.

Et si les livres avaient eux aussi leur part de responsabilité dans ce déclin? Puisque le vocabulaire de jeunes faiblit, on leur offre des livres de moins en moins soutenus. Ils ne rencontrent plus ce genre de mots, ce qui appauvrit leur vocabulaire… Vous voyez la spirale ?

Vous croyez que c’est faux, et que l’industrie littéraire jeunesse n’a pas changé? Voici trois symptômes que j’ai remarqués dans les dernières années :

  • J’ai vu des critiques de Lurelu reprocher à des livres d’être écrits à la troisième personne, mentionnant que ça pouvait être compliqué pour les lecteurs (on parle ici de livre pour les 10 ans et plus!)
  • Un éditeur avec lequel j’ai souvent travaillé m’a refusé un roman spécifiquement parce que le style y était trop soutenu. Il m’en a pourtant publié des biens aussi soutenus par le passé. Plus maintenant.
  • Dans un recueil de nouvelles, j’ai dû insister pour garder du passé simple (un grand merci à l’éditrice d’avoir accepté, d’ailleurs). Je ne crois pas que j’aurais réussi à convaincre d’éditeurs  pour un roman.

Ne croyez pas ici que mon opinion est que TOUS les livres devraient être soutenus! J’ai jasé récemment avec une amie autrice qui a une série de romans écrits volontairement avec des phrases et du vocabulaire simple (un exercice plus difficile qu’on pourrait le croire!) et je considère que ces livres nécessaires, voire essentiels dans l’écosystème littéraire jeunesse!

Je m’inquiète seulement de la possibilité d’une simplification généralisée et des conséquences à long terme de n’offrir aux enfants que des livres avec lesquels ils sont confortables. La spirale est insidieuse, progressive… et dommageable.

Si les jeunes lecteurs ne s’habituent jamais à livre des ouvrages qui repoussent leurs limites, qui lira les Kev Lambert et les Éric Chacours de demain?

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